Bonjour au revoir
Dans le train Paris-Bordeaux comme si j'étais il y a deux ans.
J'ai dormi la tête contre la tablette de l'avion. J'avais une trace bleuâtre sur le front dans la glace des toilettes de Beauvais. J'avais une demie-heure d'avance mais le chauffeur de taxi m'attendait avec un sourire et une chocolatine, ange gardien de l'assurance qui n'a pas posé de questions quand j'ai appelé vendredi.
Nous entrons dans Paris par la porte de Saint-Ouen. Il y a des tentes déchirées contre un pilier tagué "Confiance", "Solidarité". Derrière, c'est le même ciel froid et clair que ce matin sans sommeil où l'on était allé aux puces avec Malo. Un mec voulait me vendre un manteau violet...pour aller bien avec le manteau violet que je portais déjà.
Ouvrir la portière dans la rue de l'église orthodoxe roumaine. Je voyage de statue d'Eminescu en statue d'Eminescu, portail de téléportation depuis une autre vie que je quittais il y a quelques heures, à Iași.
Dans la rue de la BSB revoir les mêmes visages. L'air est le même sous les échafaudages. Je retourne sur mes pas avec mes chaussures de randonnée crottées et nouées à un fil de mon sac à dos. Troquer le manteau violet contre cette apparence d'aviatrice en cavale et mon jean blanc taché par les empreintes du chat (devant le dortoir où j'attendais cette nuit ce garçon aux histoires plein les poches).
Hier, course de dernière minute pour la mise en place de l'exposition. Ma feuille de vigne se déploie sur le mur blanc. La mosaïque de tuiles tient avec de la pâte à fixe. Les masques se couchent sur le sol de temps en temps comme si on le leur avait demandé. Une salle remplie de bruit. Je me sens belle dans la robe féline de Maman et mes chaussures brunes. Mes yeux sont dorés et mes cheveux me caressent le dos. Je dois crier presque pour raconter mes histoires et ça m'épuise. Je ne prends pas un seul moment de solitude. Nous sortons presque tous ensemble à 23 heures. Une bulle très douce se cristallise autour de nous, l'acceptation de nous laisser entrer dans la vie des uns et des autres, de la partager. Soudain je regrette de devoir la quitter pour quelques semaines.
À minuit c'est l'anniversaire de Katrina et je lui avoue que c'était moi le briquet Snoop Dog, l'autocollant bonhomme de neige, l'attrape rêve et l'étoile de Noël. En face de la supérette qui ne ferme jamais l'oeil il y a des machines à boules colorées qui me rappellent Ciné Caleta, Lima il y a quelques mois. "Tiens, pour toi, présage de cette année que tu commences comme une décennie." Je bois trop et je me sens dissoudre dans la musique et la lumière. À deux heures je m'évapore pour de bon avec Christian. Le chauffeur nous fait une blague que je ne comprends pas et monte à fond le volume du manele de la radio. Je dors par terre sur le sol brillant du terminal 4. Je me réveille avec une trace bleuâtre sur le front dans la glace des toilettes de Beauvais.
Je remonte jusqu'à la place du Panthéon, je fixe la porte rouge qui me paraît plus vibrante qu'avant. J'hésite à montrer ma carte au gardien qui n'a pas du changer. Je reste dans la rue finalement. Du regard j'ouvre les fenêtres de la salle J102. Lundi matin, c'est la fin du cours d'histoire, catapulte de Guillausseau. Je suis dehors avec mon gros sac à dos et mon coeur grandi. La tête est plus libre depuis qu'elle n'est plus l'Atlas qui soutient le monde. Ce sont mes deux jambes qui me tiennent debout maintenant, et mes pieds un peu meurtris sur le sol. Mes chaussures qui pendent au sac racontent les mille pas que j'ai posés depuis la rue Clovis.
Le temps d'une heure à Paris pourtant, je me laisse superposer par la khâgneuse classique que j'étais. Que je suis encore.
Habitée par le fantôme de ce moi je descends jusqu'à Jussieu prendre Gaspard dans mes bras. Mon frère Gémeau. C'est lui, deux ans de moins, qui prend ma place d'il y a deux ans. Et Lisa qui traverse la place jusqu'à Louis le Grand pour aller voir Aguilar. Il y a un peu de mon identité dans leur quotidien. Quelque chose de cette fille qui reste figée là, que je retrouve au même endroit, intacte, pour lui présenter celle qu'elle a pu faire fleurir.
Un roulé à la cannelle à la terrasse de la boulangerie noire. Je monte sur un Vélib' emprunté, comme toujours, et je pédale en mode automatique jusqu'à chez moi de Port Royal. La piste cyclable passe par la rue d'Ulm, bien sûr, et je lève la tête vers les fenêtres de Marie Curie où je révisais au mois d'avril. Il y a peut-être encore un morceau de ma présence à ce bureau lumineux, en face de ce vieux mathématicien du MIT qui me racontait sa jeunesse avec son haleine forte. Claude Bernard puis le petit carré rouge de ma chambre, au deuxième étage en face du marronnier rose. Je cherche l'ours sur la vitre mais il n'y est plus, bien sûr. Sur la ligne droite vers Montparnasse, j'ai l'impression de voir Stéphane. Je chante en silence ce qu'on écoutait en dansonnant avec Capucine et Salomé en première année.
Je m'en vais refaire un tour
Du côté de chez Swann
Revoir mon premier amour
Qui me donnait rendez-vous
Sous le chêne
Et se laisser embrasser sur la joue...
Je suis sur la route que je prenais à tout vent pour aller chez Rémi. C'est à lui que je taxais les Vélib' avant. Gaspard le voit demain pour récupérer les dernières affaires qu'il avait gardées. Il déménage. Il y a des choses qui n'existent certainement plus mais qui accompagnent la paix d'aujourd'hui.
Je suis dans le train pour Bordeaux et je connais par coeur l'enchaînement des champs. Je ne sais pas ce qu'il m'attend à la maison.
Voilà, une heure à Paris pour la première fois depuis deux ans, pour dire bonjour ou au revoir, ou les deux en même temps.
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