Livre de la jungle


10 mars, Leticia

Je suis dans l’ancienne maison de Maria Elisa. Le bracelet orange fluo de l’hostel Casa de Las Palmas me marque d’office comme une touriste. Hier ce guide est venu directement à moi, comme s’il m’avait repérée de loin. Je ne fais pas trop amazonienne, même avec ma peau bronzée. Je vais prendre le bateau aujourd’hui. Hier, je me suis allongée en maillot de bain sur mon lit vers 17h. Ça a été ma nuit jusqu’à 6h22. Je me suis réveillée vers minuit pour observer la pluie gigantesque et pour échanger le maillot de bain contre une petite culotte. J’ai imaginé un petit bateau sur l’Amazone avec cette quantité d’eau au-dessus de la tête. Partir aujourd’hui me garantit d’arriver à temps à Iquitos, même si avec la pluie le fleuve est sûrement en crue et que le voyage ne prendra pas beaucoup plus que trois jours.

Hier, j’ai laissé mes affaires en Colombie et j’ai marché jusqu’au Brésil. Aujourd’hui si je traverse le fleuve pour aller à Santa Rosa je retourne au Pérou. Les frontières sont étranges. Je suis une étrangère partout, et une inconnue aussi. Stranger, foreigner, André m’a fait réaliser très récemment que ce n’étaient pas des synonymes que je pouvais interchanger. Je me dis stranger, à vrai dire, qui me connaît vraiment ici ? J’enchaîne les rencontres de passage. Je suis un peu fatiguée par le périple, je pense à Lima bientôt avec du soulagement. Je reprends les cours dans une semaine, je suis presque impatiente de retrouver un cadre fixe. Je sais ce que je veux pour ce deuxième semestre, et je sais aussi un peu à quoi m’attendre.

*

Me voilà à Santa Rosa, assise sur mon sac, le dos contre un poteau à peu près à l’ombre. J’ai changé mes pesos pour des soles, mon passeport est tamponné à nouveau. Me voilà de retour au Pérou. J’ai deux heures de patience sur la terre battue. Quelques poules zigzaguent à travers les quelques brins d’herbe, un couple de Français s’engueulent dans la cabane d’en face. « Tu fais la gueule depuis ce matin. » À côté d’eux, deux Colombiens se regardent tendrement. La femme a des bottes noires impeccables, un miracle avec l’humidité et la boue alentours. Elle a posé sa tête sur les genoux de son amoureux. Ils se sourient et jouent. Un peu plus loin un garçon se savonne depuis de longues minutes avant de se rincer dans l’Amazone. J’ai bien envie de demander au couple qui gazouille de surveiller mes affaires pour piquer une tête moi aussi. Derrière le mur une fille et son frère sont assis sur un ancien réfrigérateur en face de l’eau.

J’ai acheté mon hamac pour 30 000$ (7.5 euros) à la dame d’hier. J’ai pris la barque de Leticia à Santa Rosa avec un drôle de personnage. Un Américain à la peau tannée, cheveux blancs orangés à la Donald Trump, un tee-shirt avec les trois drapeaux des pays frontaliers enveloppe son ventre rond. Il me raconte dans un spanglish douteux qu’il vit à Iquitos depuis trente ans. « No gringo ». Il enchaîne les cigarettes en regardant au loin et en crachant par-dessus bord. Me conseille un restaurant péruvien fameux pour lequel il traverse le fleuve : « the best ‘cevichi’, way better than any in Leticia. I don’t remember el nombre… » « …When you’re in Iquitos, tell Juan Maldonado that El Tigre sends you, I’m famous there, everyone knows El Charapa, the jungle cat. » Sur chacun de ses bras, d’imposants tatouages dignes des pirates confirment ce nom que lui a donné un shaman il y a quinze ans. Il peine à articuler une phrase en espagnol quand il s’adresse à notre conducteur. Son restaurant est en face de Migraciones. Quand je sors du bureau de change, il arrête sa moto-taxi pour me ramener sur le débarcadère.

Piou-piou d’une floppée de poussins autour de moi. L’air est moite, je vais finir par céder et aller me baigner. La dame qui m’a vendu le gros bidon d’eau pour la route regarde les bateaux qui passent depuis sa chaise en plastique. Sa terrasse est plantée sur des pilotis.

*

Je me suis baignée. Je ne me suis pas attardée, je sentais le regard des milicos sur la plateforme en face. Je ne trouve pas encore de bonnes positions pour écrire dans le hamac. Un monsieur m’a aidée à l’accrocher sans un mot, le bateau est arrivé quelques minutes après que je me sois rhabillée. Je regarde la berge péruvienne en tournant le dos à la Colombie. J’ai lu un poème de ce livre bilingue portugais-espagnol. Entre dois rios e muitas noites. Je comprends le portugais lentement. Je suis comme ce livre, comme ce poème : l’eau entre les deux langues. Le Brésil s’éloigne à mesure que nous naviguons vers l’Ouest.

C’est bizarre d’écrire la Colombie au passé. Pincement au cœur quand j’ai fait mon bagage à Bogotá il y a deux jours, pincement au cœur lorsque je regarde ces quatre bracelets à mon poignée droit. Dani m’a conduite à l’aéroport dans sa petite voiture rouge. André, Jasmin et John se sont tous levés tôt pour pouvoir me dire aurevoir jusqu’au bout. Nous avons laissé la voiture en face d’une plaque d’immatriculation qui s’appelait « FOU799 », Loquito 799. La nuit d’avant grande tablée bavarde et joyeuse dans une très bonne pizzeria. Et puis soudain plus personne, juste mon carnet et les arbres à quelques mètres.

Je serai avec deux étudiants d’échange colombiens pours ces cours de création littéraire à Lima. Je crois que c’est bon signe.

Musique péruvienne à travers la radio. J’ai reconnu tout de suite les nuances de cumbia bicolore que je sais désormais distinguer parce que j’en connais d’autres. J’écris vite dans ce carnet qui sera pendant quelques jours mon livre de la jungle.

 

Je suis comme ce livre

               comme ce poème :

                               l’eau entre les deux langues

               celle qui sépare

               celle qui unit

foreigner partout,

inconnue peut-être

               ni tout à fait l’un

               ni tout à fait l’autre

l’éternelle entre-deux

sur le fleuve

 

Grande bouche de la proue qui avale tous les passagers, le bétail et les bagages de la berge. Le capitaine me fait coucou depuis sa cabine parce qu’il m’a vue prendre une photo.

Il faut que je pense à m’hydrater beaucoup, c’est important.

 

*

11 mars

Il est 7h à Caballococha. Nous sommes arrivés il y a à peu près deux heures déjà. Beaucoup ont débarqué, dont ce monsieur carrément ivre qui me demandait à répétition si j’avais un mari avant de s’endormir sur le banc. J’ai regretté de ne pas lui avoir désigné un des Allemands à ma gauche au lieu de m’inventer un copain à Iquitos. Maisons flottantes et bruit pétard des moteurs. J’ai vu une partie du lever de soleil à travers la brume des roseaux. Je prends beaucoup de photos en pensant à Gaspard qui sera content de les voir.

Au petit matin mon hamac m’a semblé plus profond, je touchais presque le sol avec mon poids. J’ai resserré les nœuds et me voilà suspendue à nouveau, le tissu est tendu et confortable contre mon dos. Je peux complétement m’envelopper dedans, comme dans un sarcophage ou une chrysalide.

*

J’ai pris une douche, ça m’a fait un bien fou. Un tuyau au-dessus des toilettes un peu sombres et un peu glauques, sûrement l’eau du fleuve. Me voilà propre et rafraîchie après la sueur de la nuit.

Je crois que les Allemands à côté de moi sont Suisses. Ils ont un accent quand ils parlent que j’arrive à détecter même si je ne les comprends pas. Le plus blond d’entre eux m’a demandé mon savon dans un français parfait.

Un drapeau orné d’un poisson bleu ondoie sur la berge, entre les arbres de la forêt vierge. Que marque-t-il ? Une société secrète d’hommes aquatiques ? Une maison magique qu’on ne voit certainement pas depuis la rive ? La musique du kiosque a repris. Fondation d’une cabane pour plus tard au bord de l’eau. Couleur brune qui reflète ma Garonne presque natale.

Je suis la seule Européenne qui voyage seule. Pas qu’on soit beaucoup à bord avec le couple de Français et les deux Germano-suisses. Je dois être la plus jeune aussi, comme d’habitude, et je crois que j’en tire quelque fierté.

J’ai encore le goût de l’avoine cannelée qu’on nous a servi pour le petit-déj, même si j’ai craché mon dentifrice. C’est agréable.

*

C’est agréable de ne pas du tout savoir quand on arrive, si c’est demain ou si c’est après-demain. Le temps n’a plus aucune importance.

Je suis descendue sur le pont inférieur. Un monsieur avec un short bleu et un tee-shirt rouge (ou l’inverse) se balançait sur une chaise en plastique. Je me suis tenue bien droite à quelques centimètres de l’eau, à quelques mètres des arbres. Il y a des nénuphars un peu partout.

Je me rends compte qu’il est rare que j’écrive immédiatement. J’écris bien plus souvent le passé, même s’il vient tout juste de passer. Ici le présent s’étend à perte de vue, au moins aussi large que le fleuve. Alors je regarde et je note.

*

Contrôle migratoire à Chimbote, je me suis réveillée de ma sieste. J’ai acheté une noix de coco à une petite fille. Je dessine en temps réel aussi. Je m’empêche de lire pour m’ennuyer et cultiver les idées. Les Germano-Suisses sont Autrichiens, je leur donnais bien un air montagno-alpin avec leurs looks de skieurs.

Les hamacs et les pirogues ont une forme oblongue similaire.

Embarcation sportive et aquatique

Embarcation aérienne et onirique

Une minuscule fourmi orange traverse la page vers l’Ouest.

Il pleut.

Une femme vient de descendre. Elle habite une construction solitaire entre la jungle et l’Amazone. Un grand châle sur les cheveux, sûrement pour protéger son visage du soleil, sûrement aussi pour autre chose, quelque chose avec une valeur symbolique et traditionnelle que je ne connais pas.

*

Je suis montée sur le toit de taule. J’ai soudain compris l’origine de ce que je prenais pour des bruits de chute. Ce n’est que le son des pas qui enfoncent le métal. Ça m’a fait du bien de ne rien avoir au-dessus de la tête pendant un moment. On se sent plus libre et on entend mieux les oiseaux. Ou l’inverse.

Je me demande si le vendeur du kiosque (qui est aussi notre cuisinier je crois) passe sa vie sur le bateau, sur le dernier hamac à gauche. Je l’ai dessiné tout à l’heure alors qu’il était endormi. J’ai compris que celui qui m’avait aidée à accrocher mon hamac à moi était le capitaine. C’est lui qui m’a invitée à grimper l’échelle quand je suis passée devant la fenêtre de sa cabine. « Suba ! Suba ! » Je me suis assise un moment sur une barque retournée pour regarder l’horizon. Je crois que j’ai un peu déchiré mon pantalon…le troisième depuis que je suis partie de Lima en décembre. Bientôt quatre mois que je suis complétement nomade, la moitié de mes huit mois à l’autre bout du monde.

Ce n’est plus « l’autre bout du monde », j’ai cessé de tout penser depuis là-bas, je suis ici, c’est tout.

Tout à l’heure un monsieur a dit que nous arriverons à Iquitos mercredi : dans deux nuits. Ça m’arrange bien de passer le plus de temps possible à glisser sur l’eau, je crois qu’Iquitos grouille de monde et de mouvements humains, mécaniques et automobiles.

*

12 mars

J’écris sur la barque retournée du toit, à côté des citernes qui doivent être remplies d’eau de pluie. Je suis un peu froissée par la nuit et je viens d’écraser un insecte vert pomme en attrapant l’échelle avec ma main gauche.

À trois heures tapantes des rires gras et des voix fortes ont secoué le vendeur du kiosque pour s’attabler autour d’une bouteille sur la table d’abord recouverte soigneusement de la toile cirée à fleurs. Le vendeur, tout content de faire gonfler son chiffre d’affaires malgré l’heure pas possible du matin, observait un peu à l’écart en attendant le moment, son moment, pour faire retentir le bruit sourd d’une bouteille pleine venue remplacer celle que ses convives vidaient d’un trait. Au fil des verres l’assemblée d’illustres buveurs semblait faire grossir et grossir ses rangs.

Dans les hamacs alentours on entendait de plus en plus de soupirs mal réveillés. La Française a sauté du sien d’un pas décidé pour aller dire fort ce que tout le monde rouspétait tout bas : « Cállense por Dios ! » Silence surpris puis retour des voix fortes et des rires gras, maintenant un peu moqueurs parce que certainement pas habitués de s’entendre dire quoi faire par une femme, et de surcroît une étrangère.

Soudain le cri strident de la petite fille qui dormait à ma droite. Ses parents, perchés dans le hamac familial, tentent en vain de la calmer à force de berceuse. Deux heures plus tard c’est à moi de me lever en direction du kiosque. On me regarde sans rien dire. « Me entienden ? » Le Français me rejoint et on essaie de discuter, de négocier…sans succès.

À six heures c’est la musique du haut-parleur qui éclate à plein volume. Le vendeur fait mine de ne pas m’entendre quand je lui demande de baisser le son.

« Yo necesito vender señora.

-Y no puede vender sin música como ayer ?

-Mira, si no quería música tenía que coger el bote rápido. »

Je regarde les fêtards tituber au rythme de la cumbia autour de la table et je finis par en rire.

Je vais prendre l’air sur le pont et me brosser les dents face au vent. L’air frais m’a caressé le visage et les arbres magnifiques m’ont rappelé pourquoi j’étais à bord.

Des hommes ont chargé toute une cargaison de bananes puis nous sommes repartis.

Depuis, je suis sur le toit.

Hier, un certain Guillermo, dont le « 2005 » en caractères gothiques tatoué sur l’avant-bras m’a fait penser à mon petit frère, m’a réquisitionnée pour filmer son plongeon depuis le sommet du bateau jusqu’à la maison de sa tante. Guillermo a hésité avant de sauter. Il s’est arrêté au bord pour évaluer la hauteur puis ça a été plus difficile parce qu’il avait perdu son élan. Les contrôleurs sont arrivés et l’ont insulté parce qu’il n’avait pas de ticket. « Pas d’argent pour aller jusqu’à Iquitos. » Il s’est faufilé quelque part et depuis je ne l’ai pas revu. Je me demande s’il est toujours à bord.

(Tiens, un autre insecte vert pomme s’est posé sur mon pantalon. Un garçon m’a rejointe sur la barque retournée. Je crois que c’est pour profiter au mieux de l’antenne Starlink.)

Après j’ai un peu parlé aux montagno-alpins. Le plus blond m’a expliqué qu’ils allaient à Iquitos pour l’ayahuasca. Il en parlait comme d’une drogue : « shamanic bullshit, everything that you see is just an illusion, it’s so hallucinogenic…”, oubliait ou ignorait tout à fait l’aspect rituel et sacré de la plante médicinale. Je suis vite redescendue dans mon hamac après avoir terminé le dîner qu’on avait monté à côté de l’antenne Starlink.

J’ai observé les éclairs orangés sur la cime de la forêt et sans m’en rendre compte je me suis mise à rêver que ma peau pelait comme du papier.

*

J’ai l’impression d’être une Européenne chiante avec mes standards de tranquillité. La musique me prend vraiment la tête, je n’arrive pas à penser à autre chose, le volume prend tout l’espace et me chantonne à tue-tête que je ne suis pas chez moi, que ce ne sont pas mes habitudes mais que c’est à moi de m’adapter. Quelque part ça me fascine qu’on puisse supporter cette boîte à rythme à longueur de journée. Ça me paraît surhumain. Je pense à cette immense déesse serpent qui veille sur le fleuve. Je me demande si elle aussi ondule au son du reggaeton.

Nous nous sommes arrêtés en face de l’île de Zancudo, « moustique ». Une bicoque en bois ouvrait ses murs sur l’eau. Baie vitrée sans vitre. Collection de casseroles bien astiquées accrochées à la porte, hamac pour couchage, reflet de notre cargo qui passe lentement.

J’ai vu un moustique se poser sur mon bras droit et soudain je pense à la fièvre jaune. Je suis sale après deux jours de transpiration. Mes habits sont usés après presque quatre mois de vagabondages. En retournant à mon hamac j’ai relevé la bâche parce que l’odeur ambiante était forte.

Un lézard court entre la bâche qui nous protège de la pluie et la barre où l’on accroche nos hamacs. Ça fait longtemps que je n’ai pas vu ces arbres aux feuilles lanternes et aux racines entortillées qui s’étirent, qui s’étirent et qui vont jusqu’à l’eau. Ici il y a davantage de roseaux et de papayuelas (je crois, ça ressemble beaucoup à ceux qu’on a plantés il y a déjà deux semaines.) Là, il y a beaucoup de plantes grimpantes qui forment comme d’immenses parois : un château fort. Tout à l’heure j’ai vu un fruit qui ressemblait à un dragon.

La forêt n’est jamais la même. J’aime bien quand le bateau s’en va un peu plus au large, je vois plus de ciel et de flots dans mon paysage depuis le hamac, à celui que je distingue du moins, qui s’arrête souvent à deux plans de végétation dense et foisonnante. Peut-être que la selva m’effraie un peu avec son extrême abondance, son mystère d’hyperentrelacements, ses couleurs vives. Elle est comme ces femmes à qui l’ont fait sentir qu’elles sont trop parce qu’elles impressionnent, parce qu’elles sont illimitées, parce qu’elles n’ont pas peur et qu’elles ne se taisent pas. La selva n’est jamais silencieuse. Elle vibre sans cesse et fait vibrer tout son univers. Elle me fait vibrer moi aussi : je la regarde attentivement et je fais abstraction du reste, même de la musique, j’y arrive maintenant.

*

« There’s horse in the sky.” Voilà ce que j’avais vu en regardant le ciel du páramo. Martha l’a dessiné. Maintenant je vois des lèvres et un crocodile. Les bouts de bois flottants autour du bateau forment des ombres similaires. Le fleuve reflète le ciel. Ou l’inverse, pourquoi pas ?

*

Je crois qu’El Tigre chantait « Cu ti lu dissi » dans le mototaxi. J’ai chantonné en réponse, ça m’a fait sourire. Drôle de personnage.

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Il pleut.

J’ai passé quelques heures à regarder le fleuve, la rive est à tribord aujourd’hui. J’ai fait quelques dessins que le capitaine a voulu voir pendant sa pause sieste. Je l’ai dessiné à la volée dans son hamac. J’ai passé un long moment sur le pont, à l’extérieur, après avoir resserré mon hamac. Il m’a fait signe de venir lui tenir compagnie sur le siège derrière le timon. Je lui ai demandé comment on disait timon. Il a souri puis m’a mimé un dessin. « Voy y vuelvo. » Je suis allée chercher mon carnet et mes crayons et je l’ai dessiné à la barre. Un garçon est entré et m’a regardé esquisser tout du long. « Qué te parece ? Se ve como él ? » Il a acquiescé en souriant. J’ai pris une photo du croquis puis j’ai détaché la feuille du carnet. « Para tí. » Le capitaine a déposé précieusement le dessin entre les pages de son cahier de route. Il l’a ressorti plusieurs fois pour le regarder à nouveau, pour me remercier d’un hochement de tête et d’un pouce en l’air.

Il s’est mis à pleuvoir vraiment et je suis sortie profiter de la fraîcheur des gouttes. Je suis descendue tout en bas pour être au niveau de l’eau qui glissait. Le gardien de la bodega dormait la bouche ouverte alors je suis entrée. Il y a des litres et des litres de boissons, des cochons et de très belles vaches. Quand je suis repassée en face de la cabine du capitaine, il montrait son portrait à trois ou quatre garçons qui m’ont saluée d’un pouce en l’air. Nous avons ri et je suis rentrée dans mon hamac manger ma dernière pomme.

Je m’apprêtais à dessiner la vache quand un autre monsieur s’est approché pour que je lui montre mes croquis à lui aussi. Il m’a demandé ma nationalité et celle de mes amis les autres Européens. Je n’ai pas senti de lui dire que je voyageais seule. Il a pris la pose et il a voulu que je le dessine lui aussi mais je n’ai pas voulu lui offrir la page, j’avais envie que le capitaine se sente spécial.

*

Amasisa, voilà comment s’appellent les arbres lanternes. C’est un vieux monsieur accoudé à la rambarde bleue de la proue qui me l’a dit. Nous nous sommes arrêtés à l’embranchement de deux bras du fleuve. Avec l’arrivée du bateau il y avait beaucoup d’agitation autour de l’Amasisa du village. Une rangée d’enfants debout sur les racines, des régimes et des régimes de bananes à charger et décharger, une autre rangée d’enfants qui fait coucou en riant depuis l’allée.

Désormais la salle est remplie de hamacs. Dans un sac en osier posé par terre pas très loin de moi, deux poules caquettent en cœur. J’ai l’impression d’être une machine à anecdotes.

*

13 mars

La nuit dernière j’ai fait des rêves violents que je n’ai pas su noter tout de suite. Ils se sont évaporés. Nous arrivons à Iquitos. J’ai passé le lever du soleil sur le toit, dans une bulle de silence amicale. J’étais au même endroit au coucher du soleil hier, assise sur la dernière marche de l’échelle. Au dernier village avant la nuit, des dauphins ont sauté au-dessus de la surface du fleuve. On s’est tous regardé, complices, nous qui étions posés sur le pont. Et soudain je me suis sentie l’une d’entre eux, une parmi cette tribu de voyageurs amazoniens qui regardent la jungle vibrer jour après jour, sans que le temps n’ait d’importance. 

 

 

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