Couches sédimentaires

Depuis hier c'est une table ronde autour de laquelle s'agitent les quinze dernières années. Comme cette ville en couches sédimentaires, chaque version de nous se rencontre et se superpose. Tous les chemins mènent à Rome. Il y a d'abord tous les lieux où nous revenons à reculons, qui convoquent ceux qu'on y avait laissés, silhouette découpée sur cette longue farandole qui arrive jusqu'à nous. Ce glacier où nous avions fini le voyage la dernière fois par exemple. Il y a ensuite les amis qui reprennent la conversation là où elle s'était arrêtée, et gomment l'intervalle de tout ce temps. Le visage illuminée de ma mère qui retrouve sa "cara", et le sien à elle de découvrir adultes ceux qu'elle avait vus naître. Mon frère est un miroir, et s'il redevient le petit blond turbulent dont on admire la gueule d'ange, je suis la bambina adulta dans son monde intérieur, sage autant que sauvage. Alors c'est le jeu des différences, et nous étudions le contour de tous ces calques pour affirmer l'aujourd'hui. Il y a ce qui reste: la joie de ma mère, louve avec un petiot pour chacun de ses bras, le rire de mon frère et notre faculté à tous de suivre le vent. Il y a ce qui change aussi: l'éphémèrité des retrouvailles, parenthèse dans nos vies séparées des quatre coins de l'Europe, toutes les histoires qu'on se raconte puisqu'on ne les vit plus ensemble, et la fatigue sous la crinière argentée de celle qu'on éternisait jadis...Mais peu importe, je lui montre mon premier cheveu blanc relique pour être quittes, et guidés par cette magicienne de Rossana, nous chantons derrière nos lampes torches jusqu'à cette maison bric à brac entourée de forêt, quelque part entre Orion et la Grande Ourse.

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